De la Réconciliation comme l’art de soumettre le vaincu

Reconciliation ! Reconciliation ! Le mot court-courte, s’immisce partout, glisse, tournoie, virevolte, chantonne ! Comme s’il suffisait de le déclamer, de le crier, d’entonner des cantiques, de lui offrir quelques libations, pour que la chose se réalise. On en vient presqu’à oublier que le mot n’est pas la chose ! Que le mot est immatériel, impalpable. Qu’il s’intègre dans l’oreille, chemine jusqu’au cerveau où se trouve déjà un magma d’interrogations, d’interactions entre le bien et mal par chacun défini, les tristesses et les joies, les rancœurs et les reconnaissances ! Réconciliation Réconciliation ! On va se réconcilier ! Comme si une réconciliation dépendait d’une partie et excluait la volonté de l’autre partie, celle qui a été blessée, humiliée, charriée, battue, déshabillée, dépouillée, massacrée, tuée !

Réconciliation ! Réconciliation ! Comme s’il suffisait de prononcer ce mot magique pour effacer d’un coup de baguette magique les horreurs passées ! Réconciliation et flout ! Voilà que tout le monde se jette dans les bras les uns des autres sur les cendres encore brûlantes des corps calcinés ; Voilà que des adversaires d’hier s’embrassent sur les deux joues tandis que fumaille encore les dernières huttes qu’on vient d’embraser, que coule en rivière et en rigole le sang déversé à coups de machettes, de kalach, de haches ! Et le vainqueur d’attendre encore et encore que le vaincu l’embrasse profondément sur la bouche : « Merci d’avoir tué mon père ! Merci d’avoir coupé les deux jambes à mon frère ! Merci d’avoir violé ma mère ! »

Et ce mot dans ces circonstances sont en réalité une insulte jetée à la face du vaincu ! Une obscénité grouillante de mépris ! Une absurdité portant en son sein l’abjection de l’homme pour la justice, la négation de toute forme du mal faite à l’Autre, un appel à peine voilé à la soumission de l’autre, une demande faite à l’Autre-vaincu de s’écraser, sinon…

A toute réconciliation précède une demande : le pardon. Le pardon dans le cas d’espèce ne signifiant nullement oublie.

Toute réconciliation demande du temps, le temps que les blessures se cicatrisent, le temps donné au soleil pour sécher le sang, le temps donné aux vents pour éparpiller les cendres, le temps donné au temps pour que l’homme oublie de temps à autres cette cicatrice indélébile dans son cœur.

Dix ans après la guerre en ex-Yougoslavie, le mot réconciliation n’est toujours pas à l’ordre du jour et il a fallu plusieurs années à l’Afrique du Sud pour panser ses blessures. Aujourd’hui, Noirs et blancs vivent côte à côte, en paix certes, mais presque sans se regarder dans les yeux, presque sans se fréquenter.

Oui, laissez le temps au temps, seule attitude à adopter pour ne pas exacerber les haines, car toute attitude contraire n’est en réalité qu’une provocation ; toute attitude contraire n’est en réalité qu’une mascarade ! On pourrait bien organiser d’énormes festivités, des galas et autres orgies dont souvent les vainqueurs flattés dans leur égo par leur victoire ont l’art, mais au fond des hommes, tout aux tréfonds de leur être, cette réconciliation-là, n’a pas commencé… Oh, il faudrait des décennies, n’en déplaisent aux vainqueurs !

SOURCE : Calixthe Beyala

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