Côte d’Ivoire: « Tu perds ou tu perds » ou la démocratie à la française en Afrique

Il y a presque un mois, la France a bombardé la Côte d’Ivoire, tous ses sites militaires, le Palais présidentiel, la résidence présidentielle et elle a capturé l’homme ayant recueilli au minimum 46% des suffrages des Ivoiriens.

Laurent Gbagbo, son épouse et présidente du groupe FPI à l’Assemblée Nationale, Pascal Affi N’Guessan secrétaire du FPI et d’autres personnalités politiques proches de Laurent Gbagbo sont détenus en toute illégalité sans aucune intervention judiciaire par le nouveau pouvoir d’Alassane Ouattara avec la complicité de l’armée française et de l’ONUCI. Au moins un ministre a été sauvagement tué d’une balle dans la bouche en présence des soldats français après l’assaut de la résidence présidentielle. D’autres ont été au moins battus. La plupart des militants FPI sont terrés. Jamais Laurent Gbagbo depuis son élection en 2000 n’a traqué ses opposants politiques et jamais une telle violence et un tel arbitraire n’ont existé sous sa présidence. Un des envoyés d’ Amnesty International a fait part à Radio France Internationale d’une situation “extrêmement grave” et “inimaginable”.

Je suis française, métisse franco-ivoirienne et mes parents vivent en Côte d’Ivoire. A 20 ans, il m’était évident que la fin du parti unique et des syndicats uniques ainsi que la liberté de la presse devaient être les combats des Ivoiriens. Et c’est LG exilé, emprisonné qui a été le symbole de cette lutte qu’il n’a pas menée tout seul bien sûr. Trente ans après, ce n’est pas un hasard si les amis ivoiriens que j’ai gardés de cette époque, je les retrouve aujourd’hui avec les mêmes idéaux autour de LG. Avec avant tout leur souhait de nationalisme économique: le pays a des richesses, vendons les équitablement, essayons peu à peu de les  transformer sur place, revoyons les termes des contrats passés avec les investisseurs extérieurs de façon plus juste pour le développement  partagé du pays.

Depuis des années, je suis interrogée sur ma compréhension de la crise ivoirienne. On me connaît à gauche, pour le moins; démocrate; et je crois plutôt…. sympathique! Alors, régulièrement, quel effarement:”Tu es pro-Gbagbo ?!!! Et j’essayais d’expliquer l’histoire, la chronologie, les forces en présence, les enjeux économiques, les complexités sociologiques, etc…

Que la France en arrive à bombarder la Côte d’Ivoire et à enlever un président sortant ayant recueilli au moins 46% des suffrages, 46%!, avec la quasi-unanimité de la classe politique et des médias me semble un signe très inquiétant concernant la démocratie française. Plus une situation est présentée de façon manichéenne, plus  la complexité est sacrifiée au profit de l’évidence et du simplisme, plus nous perdons nous-mêmes de ressources démocratiques en général.

Quelques éléments de complexité… Maintenant c’est moi qui peux à mon tour poser des questions à mes amis français, à présent concernés par la crise ivoirienne puisque la France vient d’intervenir ouvertement! On commence?…

En Octobre 2000, Laurent GBAGBO a été élu Président de la République de Côte d’Ivoire. (Et même reconnu par la communauté internationale puisque ceci tend à devenir une nouvelle entité juridique en Afrique en tout cas, en un seul mot “ Présidentreconnuparlacommunautéinternationale”). Après moins de deux ans de gouvernement, LG est confronté  en Septembre 2002 à un coup d’état militaire des Forces rebelles qui soutiennent Alassane Dramane Ouattara (ADO). La France s’est faite mandater par l’ONU pour être force d’interposition. Et surtout pas force d’intervention contre la rébellion. A ceux qui soutiennent aujourd’hui une intervention militaire française active (le mot est faible) contre le “hold-up électoral” de LG, pourquoi n’avez-vous pas exigé le même activisme militaire de la France pour sauver le jeune gouvernement de LG? Et alors?! Où étiez-vous les Démocrates? Les médias français répètent à l’envi que LG est au pouvoir depuis 11 ans. Avez-vous même le souvenir que depuis 2002, il n’a eu aucun Premier Ministre non imposé par les circonstances? Que tous ses gouvernements ont dû mêler ministres de son camp et ministres “rebelles”? Avez-vous le souvenir que depuis 8 ans LG est un Président avec un revolver sur la tempe ?

D’où vient ce revolver? C’est une question qui peut vous intéresser… En 2002, l’implication du Burkina Faso a été régulièrement évoquée. Certes. Aujourd’hui, les médias ont été unanimes pour reconnaître que les Forces rebelles ont un armement et un équipement neufs et conséquents. Pouvez-vous m’expliquer comment le Burkina Faso, toujours évoqué, peut financer et l’armement et la solde de ces hommes? Le Burkina Faso est l’un des pays les plus pauvres du monde (Indice de Développement Humain le classant en 2007 176ème sur 177pays!). Heureusement Le Canard Enchaîné du 06/04/11 va vous aider à me répondre. Il semblerait que ce soit nous, amis démocrates et contribuables français, qui armons et conseillons les Forces rebelles.

Pourquoi pas, d’ailleurs? Ce ne sera pas la première fois. Vous n’êtes pas naïfs. Mais quand même? Je peux quand même vous demander pourquoi? Parce que celui que Barack OBAMA appelle “ce type soutenu par des voyous” (46% de voyous)

“ce type” pourtant, c’est lui qui s’est battu pour le multipartisme et qui a plus tard été emprisonné par ADO,

“ce type” pourtant, cet “horrible dictateur” élu en 2000 a perdu avec le FPI, son parti, les élections municipales dans plusieurs villes de sa propre région en 2001. Si je vous suis bien, vous appelez cela comment ? Un dictateur incompétent ? On pourrait aussi appeler cela un démocrate !

“ce type” pourtant, ce “tyran” aux “milices redoutables”, en tenant compte des chiffres des élections présidentielles donnés par l’ONU, dans la zone Sud “sous son contrôle” où régnait forcément “la terreur” depuis des années,  44% d’électeurs (par exemple Bas-Sassandra 52,68%, Lacs 80,35%, Moyen Cavally 36,21%, Abidjan 48,10%) se sont sentis suffisamment en sécurité pour y rester installés et voter contre lui pour ADO. Si je vous suis toujours, vous appelez cela comment? Des milices incompétentes ? On pourrait aussi appeler cela la démocratie !

“ce type” pourtant, c’est le premier homme politique ivoirien qui a commencé le projet d’une Assurance Maladie pour tous les Ivoiriens. Vous n’étiez pas au courant ? Ou alors vous pensez qu’il aurait dû se débrouiller pour la mettre en place en 20 mois !

« ce type” pourtant, pendant toutes ces 8 années de guerre larvée, n’a (presque) jamais cédé sur la liberté de la presse et tous les Ivoiriens pouvaient commenter tous les matins (sport national !) les quotidiens pro-LG, pro-ADO et les autres.

“Ce type” pourtant, vous le lisez rarement, n’a jamais soutenu Charles TAYLOR, vous savez “Manches longues manches courtes”. Alors que Félix Houphouët-Boigny, vous savez “le Père de la Paix” en Afrique de l’Ouest, soutenait financièrement et logistiquement M. TAYLOR. Dont certains pensent qu’il a pu aider en 2002 les Forces rebelles contre LG. Ah, les amis de nos amis !…

enfin, “ce type” pourtant, c’est lui qui ne cède pas au péril de sa vie aux injonctions de la France et de la communauté internationale. Bien sûr, vous lisez partout que l’ONU a demandé à la France de faire ceci ou cela en Côte d’Ivoire. J’espère que vous n’avez pas perdu de vue que c’est avant tout la France qui a demandé à l’ONU de lui demander d’intervenir. Depuis 2002, la France a été à l’initiative de 26 propositions de résolutions sur la Côte d’Ivoire. Et pourtant LG ne cède pas. Ni en 2002, au moment du coup d’état pendant qu’il était en voyage officiel en Italie et que la France lui proposait gentiment de l’héberger pour lui éviter un retour risqué au pays, il choisit sans hésiter de rentrer en Côte d’Ivoire. Ni sous les bombes françaises, sous nos bombes les amis. Les Ivoiriens sont malicieux. Pendant toute cette période troublée, ils ont donné le surnom de BUBKA, ex-champion du monde du saut à la perche, à ADO car à chaque tension politique, par lui-même créée qui plus est, il sautait la haie qui séparait sa résidence abidjanaise de l’Ambassade d’un pays étranger d’où il partait au plus tôt pour retrouver ses appartements de Paris ou de Neuilly. Aujourd’hui en Côte d’ Ivoire, pro-Gbagbo et pro-Ouattara, tout le monde sait de quel côté est le courage, entre un “président” porté à bout de bras par la France, l’ONU et par ses Seigneurs de guerre et celui comme disent les Ivoiriens qui est Woody, qui est “garçon”. Ses adversaires en haïssent d’autant plus LG. Et chaque soldat du Golf prêt à le lyncher sait très bien que sans la France et l’ONU, il ne l’aurait jamais approché! Les images d’un homme en “marcel” ruisselant de sueur exhibées par des télévisions indécentes n’y changeront rien! Dans ces moments d’évidence médiatique, relisons mes amis dans Mythologies le texte de Roland Barthes sur la sueur… Je ne peux m’empêcher de penser qu’il est justement exemplaire actuellement en Afrique qu’un dirigeant politique montre qu’il est prêt à mourir pour des idées. Tant sont nombreux ceux qui nous montrent qu’ils sont prêts à ne vivre que pour l’argent.

Allez, une ou deux dernières questions. Sur votre éventuel soutien à notre Champion de la démocratie ivoirienne, ADO.

Comment expliquez-vous qu’il ait besoin d’une rébellion armée en 2002 alors que les élections municipales en 2001 avaient vu son parti, le RDR obtenir un nombre conséquent de villes dans sa région bien sûr mais aussi en plein fief de LG ? Peut-être vous appelez cela un démocrate…un peu pressé ? On pourrait appeler cela un ennemi de la démocratie.

Comment expliquez-vous que dans les zones Centre et Nord Ouest sous contrôle des Forces rebelles fidèles à ADO une importante partie de la population a fui et qu’Abidjan, la ville du “tyran” a vu sa population augmenter d’environ un million de déplacés depuis 2002 ? Il ne ferait pas si bon vivre que ça en Ouattaraland ?

Comment pensez-vous qu’une homogénéité politique ait pu être réalisée dans les zones sous contrôle des rebelles non désarmés pendant les élections ? Ainsi à l’inverse des zones Sud où ADO a eu presque 44% des voix, en zone Rebelle LG a eu environ 22% des voix avec des scores de 5,30%, 6,45% et allons y carrément 2,16%, chiffres de la Commission Electorale certifiés par l’ONU. ADO y a atteint environ 78% des voix (par exemple Worodougou 94,70%, Savanes 93,55%, Denguélé 97,84%). Ah les amis, même les chiffres de la communauté internationale sont têtus ! Où le vote vous parait-il le plus démocratique ?

Encore une petite question ? Si ADO se maintient à ce pouvoir que la France et l’ONU lui ont remis dans les mains, quelles entreprises seront choisies pour reconstruire ce qui a été dévasté ? Et quel journal d’investigation courageux en France, selon vous, nous dira à qui sont allés les contrats de reconstruction ? Et tous les autres contrats ?

Un mot à un vieil ami ivoirien dont je reconnais à regret la clairvoyance. Dans un discours prononcé la semaine suivant le coup d’état de 2002, il avait annoncé “La France vient de déclarer la guerre à la Côte d’Ivoire”. Jamais je n’aurais pensé que l’histoire lui donnerait à ce point raison !

Et il est en ce moment encore plus fondamental de ne pas se tromper d’adversaire. Les forces pro-Ouattara sont déjà soupçonnées de massacres d’envergure et de chasse aux militants. Tous ces jeunes gens enrôlés dans cette sale guerre sont avant tout les victimes de la misère et du désespoir du sous-développement régional. Illettrés, chômeurs, orphelins des grandes villes, enfants-soldats. Avant d’être des tueurs, ce sont d’abord des laissés pour compte. Lorsque dès leur conquête d’Abobo, les Forces rebelles ont détruit totalement l’Université avec la perte définitive des archives de Médecine, d’Odontologie et de Pharmacie  et ont saccagé un laboratoire de recherche, ceci témoigne bien de la violence de jeunes gens qui ne peuvent en rien se reconnaître dans ce qu’organise un Etat et à quoi ils savent parfaitement qu’ils n’auront jamais accès. Par contre, MM SARKOZY et OUATTARA, eux, savaient très bien les risques qu’ils prenaient en s’appuyant sur cette armée peu contrôlable dont les chefs, les Seigneurs de guerre ne sortent ni de Saint-Cyr, ni de West Point. Bien sûr, les exactions viennent aussi en bien moindre part du côté des pro-Gbagbo. Mais qui a pris l’initiative de la violence ?

Comme beaucoup d’Ivoiriens, il m’est difficile d’accepter la morale de cette crise. Si tu gagnes les élections et si tu permets le jeu démocratique (les Municipales de 2001 en sont la preuve), tu es totalement empêché de mettre en route ton programme économique et social par un coup d’état militaire et tu perds! Et si tu perds (peut-être) des élections (dans un pays non désarmé), tu perds!  TU PERDS OU TU PERDS! Voilà l’exemplarité ivoirienne pour toutes les futures élections à venir en Afrique.

Nul besoin d’être psychanalyste pour bien entendre le premier discours de Mr OUATTARA après l’enlèvement de Laurent GBAGBO, “la page BLANCHE qui s’ouvre pour la Côte d’Ivoire”, “blanche”, il ne pouvait pas mieux dire… Côte d’Ivoire libérée ? Côte d’Ivoire française ?

Et hélas, la page en ce moment semble plutôt… ROUGE!

Anne HOMER

Psychiatre, psychanalyste, Paris

SOURCE : blogs.mediapart

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